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La
dernière nuit d'Erzsébet
Báthory
Eva Almassy
Réalisation
Etienne Valles
France
Culture
Personnages
Erzsébet, 54 ans
Balint, 30
ans, son servant
Un
homme
d'aujourd'hui
Premier maçon
Deuxième maçon
Madame Modl
Première jeune fille
Une fille de cuisine
Une vieille sorciere
Deuxième jeune fille
*
Un homme d'aujourd'hui. Chroniques Hongroises, lundi 1er
septembre
1614. « Erzsébet Báthory est
morte le 21 août à deux heures du matin,
emmurée dans son château. Toute la nuit, elle
avait prié et chanté des psaumes.
Un peu avant de s'éteindre, elle avait pris le
coussin qui était sous sa tête
pour le poser sous ses pieds. »
*
Erzsébet, chante le psaume 118.
« Libère-moi
de
l'insulte qui m'épouvante,
Tes jugements sont les
bienvenus.
Voici, j'ai
désiré tes
préceptes,
Vivifie-moi selon ta
justice. »
Balint.
Tu ne m'entends
plus.
Erzsébet
continue de chanter,
psaume 15.
« Tu
m'apprends le
chemin de la vie :
Devant ta face,
débordement
de joie.
A ta droite,
éternité de
délices. »
Balint. Parle
une dernière fois.
*
Erzsébet, qu'on continue
d'entendre chanter et prier en arrière-plan
pendant les premières répliques. Trois
ans et huit mois qu'on m'a enfermée ici.
Enfermée n'est pas le mot. Nulle clé
n'ouvrira ma prison car nulle clé ne l'a
fermée. Des maçons sont venus, mes
maçons, mes propres hommes.
*
Balint. On va devoir défaire ce mur, apporter
un cercueil, te mettre
dedans.
Erzsébet.
Tu étais là, Bálint. Tu
as élevé ce mur. Les fenêtres aussi ont
été maçonnées, la
lumière n'a plus
jamais brillé à mes yeux. Tu m'as
emmurée vivante.
Balint.
Sur ordre.
Erzsébet.
Le mur montait pierre
après pierre, comme l'eau autrefois, lorsque
j'entrais dans le bain, une
pierre, l'eau jusqu'aux chevilles, deux pierres,
l'eau jusqu'aux mollets,
trois, quatre, cinq pierres, jusqu'aux genoux, la taille, le
cou. J'aimais
beaucoup ça, les bains. Les séjours dans les
établissements thermaux. L'eau
chaude jaillit de la terre et raccourcit les longs hivers. Mais ce
mur-là c'est
comme de l'eau glaciale, mon cœur gèle
et mes membres je ne les sens plus du
tout.
Balint.
Tu étais coupable. On n'a
jamais vu plus cruelle que toi. En plein hiver, tu as fait arroser
d'eau froide
une jeune servante nue, jusqu'à ce
qu'elle soit prise dans la glace. Son sang a
caillé, sa peau ne respirait plus. Tu l'as
tuée.
Erzsébet.
C'était toi, Bálint. Tu
as versé les seaux d'eau sur cette fille.
Balint.
Pour une autre de tes
servantes, on était nombreux, avec des chiens. Elle devait
marcher dans le
ruisseau gelé, on l'a
empêchée de sortir. La glace lui coupait les
cuisses.
Elle était toute nue.
Erzsébet.
Elle t'a plu ?
Balint. Elle
t'a plu.
*
Erzsébet
récite le psaume 4
comme un râle.
« Quand je crie, réponds-moi
Dieu, ma justice ! »
Balint.
[Un silence, les
psaumes se sont tus.] Voilà autre chose. Tu ne
chantes plus ? [Silence.]
Comtesse Bathory, tu es morte ?
Erzsébet,
après un nouveau
silence.
Oui, bien sûr. Sois
tranquille. Je suis morte maintenant. Mais continuons de parler
jusqu'au matin
si tu veux bien. Tu n'as rien de mieux à faire
d'ici là.
Balint.
Ça c'est vrai. Je
m'approche du guichet, la seule petite ouverture de ton
cachot, et j'essaye de
voir si tu es bien morte.
Erzsébet.
Alors ?
Balint. Difficile
de distinguer
dans les ténèbres. Le silence me semble bien
immobile. Avant, ce même silence
bougeait encore au rythme de ton souffle.
Erzsébet.
J'ai expiré en chantant.
Tu as manqué mes râles. Mon dernier combat aura
été paisible.
Balint. Tu
aurais dû m'appeler, crier
mon nom !
Erzsébet.
Tu étais assoupi. Je ne
voulais pas t'alarmer.
Balint. Tu
me parlais de
bain !
Erzsébet.
Non ! Tu as dû
rêver. J'avais
envie de rester
seule avec ma conscience.
Balint. Si
tu permets, je
m'approche encore une fois du guichet. Pour en avoir le
cœur net.
Erzsébet.
Mais fais !
Fais-le !
Balint va
au guichet, chuchote.
Erzsébet !
Comtesse !
Erzsébet.
Crie.
Essaye de me réveiller.
Balint. J'aime
autant que tu sois
morte.
*
Ce sont deux hommes qui viennent enlever le
corps d'Erzsébet, défaire
le mur.
L'homme
1. Tu y étais, toi, on
dit qu'on l'a emmurée il y a plus de
trois ans ?
L'homme
2. Non, je n'y étais pas.
L'homme
1. Ni moi non plus.
L'homme
2. Mais je suis venu
souvent lui apporter de la nourriture et un peu de pitié.
L'homme
1. De la pitié pour
elle ? On dit qu'elle n'en a jamais voulu.
L'homme
2. Je lui apportais aussi
quelques lettres, qu'elle appréciait plus que ma
pitié. Je devais combler ses
besoins, par des aliments et les boissons qu'elle prenait de
moins en moins à
mesure que diminuait ce qui lui restait à vivre. Comme si
c'était ce reste de
vie et non elle-même qui avait faim.
L'homme
1. Elle ne pèse pas bien
lourd.
L'homme
2. Je ne la vois pas.
Ouvrons le mur.
L'homme
1. Raconte-moi la fois
d'avant quand tu es venu. Le travail avancera plus vite.
L'homme
2. Il n'est pas facile de
se faire entendre quand il faut faire s'écrouler
les murs d'un tombeau.
L'homme
1. Comme si nous
profanions une tombe. D'habitude, on enfouit les morts, on ne
va pas les
chercher en fracassant la pierre.
*
Balint. Quand je suis venu, elle
m'a demandé mon nom. Avec ça,
j'ai deviné qu'elle ne reconnaissait
plus mes pas
ni mes mots, le son de ma voix. Qui va là ? Elle ne
pouvait pas demander
le témoignage de ses yeux. Celle qu'on avait
habituée aux grandes portes, aux
grandes fenêtres, à la lumière de mille
bougies et chandelles, au flamboiement
de vastes cheminées, ne pouvait s'abaisser
à regarder par cet interstice si un
valet allait arriver enfin pour la délivrer de la faim ou de
la soif, et pour
la délivrer encore plus de l'oisiveté
de son esprit.
Erzsébet.
C'est toi ?
Balint. Qui
moi ? Personne.
Votre serviteur.
Erzsébet.
Tu n'auras plus
longtemps à servir.
Balint. Aussi
longtemps que je
vis, je suis à votre service.
Erzsébet.
Tu te trompes.
Balint. Ma
vie vous appartient.
Erzsébet.
Possible, et pourtant tu
te trompes. Tu resteras à mon service seulement aussi
longtemps que je vis,
moi. Et c'est peu.
Balint. Madame, vous avez tout le temps.
Erzsébet. Devrais-je te questionner sur ta
famille ? Sur la saison,
l'état du verger ? Les guerres ou les
récoltes ?
Balint. Nous
avons beau temps et
nous avons richement moissonné.
Erzsébet.
A la bonne heure. Et
pour quelle raison alors, peux-tu me dire, des rats sont venus
jusqu'à ma
geôle, passant par la pierre, si les granges regorgent de bon
blé et pourraient
nourrir leurs nombreuses descendances, jusqu'à les
engraisser tant qu'ils ne
passeraient plus par la pierre ? Mais pourquoi je discute avec
toi ?
Balint. Ma
simplicité vous tend un
miroir dépoli. Vous ne vous y reconnaissez pas, mais vous y
voyez des ombres
que vous prenez pour des rongeurs, parce qu'il serait plus
difficile d'admettre
que seul le malheur vous ronge et que même les rats vous
évitent, préférant se
faire prendre dans les pièges à
l'entrée des granges et dans les cuisines des
maisons.
Erzsébet.
Nulle maison n'avait
plus brillante cuisine que la mienne. Le fumet des rôtis
qu'on y faisait, on
les prenait pour des éclats, des lueurs plutôt que
des odeurs, tellement
c'était splendide. Le goût
épicé lui-même était une
lumière.
Balint. Madame,
je ne puis me
figurer ce que vous dites. Une fois j'étais dans
les grâces d'une de vos
cuisinières qui m'a fait goûter une
sauce riche.
Erzsébet.
Et alors ?
Dis ?
Balint. Alors,
vous l'avez punie.
Elle a reçu des coups mauvais, et aussi, elle avait
été pendue des heures
durant à une rampe.
Erzsébet.
Parle-m'en encore. Je ne
vois pas qui c'est.
Balint. Elle
n'est pas morte.
Peut-être vous est-il plus facile de vous souvenir des
mortes.
Erzsébet.
Combien dit-on que j'ai
fait de mortes ? Combien estime-t-on que j'ai
tuées ?
Balint. Six
cents.
Erzsébet
rit. Va-t'en.
Balint. Je
ne puis, madame. Je
dois garder le mur qui vous garde enfermée.
Erzsébet.
Tu t'éloignes bien quand
je vais sur le pot.
Balint. J'ai
cette pudeur.
Erzsébet.
Et moi, je n'en ai plus
aucune. Comme une enfant malade, comme un animal malade. Une
bête sauvage
blessée. Alors, éloigne-toi que je puisse
recompter mes œuvres. Six cents, dis-tu ?
Balint s'éloigne.
On dit
six cents.
*
Balint. Tu m'as dit que tu n'avais
plus…
Erzsébet.
… du fait que j'étais
emmurée ici…
Balint.
… oui, du fait que tu
étais emmurée ici, tu n'avais plus que
deux ordres à me donner.
Erzsébet.
Deux ordres seulement.
Balint. Approche.
Eloigne-toi.
Erzsébet.
Approche. Eloigne-toi.
Balint.
Et je venais aussitôt près
du guichet. Ou bien, je m'en retirais tout aussi vite pour te
laisser
tranquille.
Erzsébet.
Approche.
Balint. Je
suis là.
Erzsébet.
N'est-ce pas, il n'y
avait pas que ces deux ordres toutes ces années.
Balint.
Non, en effet. Il y avait
aussi une prière.
Erzsébet.
Et de cette prière
aussi, tu te souviens ?
Balint. Je
n'oublierai jamais,
madame. Ta prière était : Ecoute-moi.
Erzsébet.
Et tu m'as exaucée. Tu
m'as tant écoutée, tant et tant. Tant
de nuits. Tant de sombres nuits. Tu avais
sommeil et je n'avais jamais sommeil. Je t'ai
prié : Ecoute-moi encore.
Encore un peu.
Balint.
Moi aussi, je t'ai
priée : Mange. Bois. Essaye de dormir.
Erzsébet.
Ça ressemblait à des
ordres, mais je n'ai pas obéi.
Balint. Non,
jamais.
Erzsébet.
Ecoute-moi. Je ne les ai
pas tuées.
Balint.
Si.
Erzsébet.
Non !
Balint. Si.
Erzsébet. C'est que chaque nuit,
chaque jour tu m'écoutes mais le
dimanche, c'est ta propre femme que tu écoutes. Et
ta femme, elle te répète la
rumeur. Et encore, elle l'exagère. Dis-moi,
d'après elle, combien j'en ai
tuées ?
Balint.
Je te l'ai déjà dit.
Erzsébet. Je
t'en prie, redis. Dis-le-moi.
Balint. Six
cents.
Erzsébet.
Six cents ?
Autant ? Six cents jeunes femmes ?
Balint. Tu
aimes beaucoup
l'entendre. Tu ne t'en lasses pas. Tu
m'interroges et tu le répètes
à l'envi.
Erzsébet.
Six cents ?
Balint.
On le dit.
Erzsébet.
Et comment je
l'aurais fait ?
Balint.
En les torturant.
Erzsébet.
Non !
Balint. Tu
l'as fait.
Erzsébet.
Non !
Balint.
Tu as torturé ma propre
femme.
Erzsébet.
Non !
Balint. Et
pourquoi, quand elle me
caresse, la peau de sa paume m'écorche ?
Erzsébet.
Je ne le savais pas.
Balint.
Tu l'as torturée.
Erzsébet.
Non !
Balint. Si.
Erzsébet.
Ta femme s'est regardée
dans mon miroir. Mon petit miroir de voyage qui a la forme
d'un cœur. Elle
était ma camériste. Je devais la punir.
Balint. Tu
lui as posé le petit
miroir dans la main.
Erzsébet.
C'est vrai.
Balint.
Tu lui as refermé les
doigts dessus.
Erzsébet.
C'est vrai.
Balint. Tu
as serré sa main avec
les tiennes…
Erzsébet.
Non ?
Balint.
Jusqu'à ce que le miroir
éclate.
Erzsébet.
Je ne me rappelle pas.
Balint. Tu
as augmenté la pression
pour la faire saigner davantage. Comme si tu avais pressé du
raisin mûr. Du
raisin noir.
Erzsébet.
Ha ! Tu racontes
bien mais je crois que tu mens. Comment aurais-je pu serrer assez
fort ?
Regarde mes mains, elles sont frêles, elles tremblent, elles
sont grises.
Balint. Trois
ans et demi de
prison t'ont changée. Le cœur
s'affaiblit comme les mains.
*
Erzsébet. Connais-tu
ça, la
colère voluptueuse ? La volupté de la
colère ? Les jeunes servantes
font mal, elles trébuchent, elles voudraient
peut-être bien faire, mais elles
manquent à leurs obligations, la tâche
n'est pas remplie, leur devoir bâclé, la
broderie s'est effilochée – et
d'un coup, mieux qu'un orage, mieux que la crue
d'un fleuve, mieux que tout ce que tu as connu, la force te
soulève et ressort
par ta propre gorge ? je suis une autre, plus grande que moi,
enveloppée
dans mon cri, je deviens une centaine de soleils tellement
j'ai chaud. On me
dit cruelle, et dure, mais est-ce de la dureté que de tant
aimer ? Je les
aime, je les aimais ces filles pauvres, ces moins que rien
resplendissantes et
jeunes ! Quel plaisir de crier sur ces vierges :
putain !
putain !
*
Erzsébet.
Allaite, putain. Prends
ce nourrisson dans tes bras et donne-lui le sein.
Madame Modl.
Ce n'est pas mon
enfant, c'est une bûche de bois. C'est
trop lourd. Ça m'écorche le
téton.
Erzsébet.
Tant mieux pour nous, le
bébé sucera du sang.
Madame Modl.
Pitié, madame, il
fait hiver. J'aimerais remonter ma chemise sur les
épaules.
Erzsébet.
Il fallait y penser
quand tu m'as désobéi. Tu as
refusé de me servir de fille.
Madame Modl.
Puisque j'étais déjà
l'épouse d'un homme et la maman
d'un petit garçon.
Erzsébet.
Si tu as un enfant, tu
as du lait. Approche un peu que je te soupèse les seins.
Madame Modl.
Je marche pieds nus à
côté de votre carrosse dans le froid. Prenez-moi
un instant auprès de vous.
Erzsébet.
Tes cajoleries ne me
touchent pas. Je t'aimais, je te comblais de cadeaux. Voyons,
il est gelé ce
sein. Tout violacé, répugnant. Presse plus fort
la bouche de ton bâtard dessus,
allons, allons, il faut marcher plus vite, je dois arriver dans mon
château.
Madame Modl crie.
Madame
la bûche de chêne me fait trop mal !
J'ai trop froid, je
gèle.
Erzsébet. Crève,
chienne.
*
Erzsébet.
Pot contre pot, le temps
n'est plus qu'un plat que ma cuisinière
m'apporte chaque jour. Et à ma servante je remets
le pot de chambre, à travers
le guichet de ma prison. Elle qui autrefois était ma
servante est une femme
plus puissante que moi ? Libre d'aller et de venir,
libre de voir le ciel.
Libre de vivre, qui la lui ôterait cette
étincelle, qui moucherait sa
flamme ? Je ne sens plus bouillir mon sang de cette
révolte qui désirait
qu'il soit, le mien, mêlé
d'autre sang, que le tout de la chair ne fasse
qu'un,
comme un dieu ouvrirait les rivières ? La douleur
n'est-elle pas une plus
grande et plus grave preuve de vie que tout le
reste de vos jours ?
Je voulais vous punir de l'insolence de mépriser
votre propre beauté. Promener
des visages de vierges c'est promener des visages de
madone ? Et avec ça,
voler, me voler un peigne ou un petit gâteau même
pas encore refroidi, sorti du
four et déjà dévoré, vous
n'aurez pas été plus patientes que moi,
vous deviez
vous rabattre sur de plus petits larcins, c'est tout. Ma
cour, mes servants,
mes suivants, c'est ainsi que la lune s'entoure
d'un halo qui n'est que sa
propre lumière. Mais la lune ne peut pas changer de place,
elle, échanger sa
place, vouloir être moins, renoncer. Je suis
l'astre de la nuit, je l'étais.
Toutes celles que j'ai éclairées dans
leur mort, sont maintenant mes compagnes
de cellule, je les compte, et leur compte est un chiffre plus
précis du temps
que le sablier menteur. C'est le souvenir de ce compte que je
refais chaque
jour, mais je ne tire pas d'orgueil
d'être ainsi enfermée. Peut-on poser un
soleil noir dans le ciel ? Le noir n'est
qu'absence, n'est que manque.
Couleur qui ne rayonne pas. Je veux te dire, que je ne suis plus
qu'ombre de
moi-même, ombre funeste que le furet lui-même
éviterait de ses pas si rapides.
*
Erzsébet.
Raconte-moi, s'il te
plaît, encore une autre histoire.
Balint. Quel
genre
d'histoire ?
Erzsébet.
Sur ce que j'étais
avant.
Balint. Autrefois,
tu étais
plus puissante qu'une reine, plus riche que bien des rois.
Erzsébet.
C'est vrai ?
Balint. On
le dit.
Erzsébet.
Tout ce qu'on dit sur
moi !
Balint. Essaye
de te
rappeler. Combien tu avais de châteaux ?
Erzsébet.
J'avais celui-là, au
sommet d'un rocher. Il était plus vaste mais il
avait moins de murs. Ce mur
dans lequel je cogne la tête maintenant
n'était pas là. Plus puissante
qu'une
reine, tu dis ?
Balint. Plus
riche que bien
des rois.
Erzsébet.
J'avais donc un autre
château. Ou deux autres ? Trois ? Ou
même dix ? Tout comme ta
femme étale vos draps sur l'herbe de ton petit
jardin pour les sécher, mes
propriétés recouvraient le pays entier. [Silence.]
Dis-moi.
Balint. Que
veux-tu que je te
dise ?
Erzsébet.
J'ai dicté, n'est-ce
pas, et signé à travers le guichet, mes
dernières volontés.
Balint. Il
y a de cela moins
d'une semaine.
Erzsébet.
Peu de temps avant de
recevoir le vin noir avec le poison.
Balint. Tu
vois comme la
mémoire te revient. Ta vie entière
t'appartient y compris ce breuvage mortel.
Erzsébet.
Ma vie m'appartenait
jusqu'à ce que j'use mes poings
à tambouriner sur ce mur en trop. On a porté
contre moi les accusations les plus sauvages et personne ne
m'a entendue pour
que je puisse me défendre. J'espérais
un procès, le droit de répondre. Rien
n'épuise tant qu'espérer
chaque jour.
Balint. Tu
t'es épuisée.
Erzsébet.
Cette décapitation lente
qui vous fait perdre la tête par petits morceaux. La vie
s'en va par lambeaux
de pensées.
Balint. Je
ne te comprends
pas ce soir.
Erzsébet.
Peut-on appeler mémoire
un miroir vide ? Je n'existe plus. Tu me contes une
légende où tu
accroches mon nom.
Balint. Tu
te souviens de tes
belles robes, de tes beaux bijoux, de ton or ?
Erzsébet.
En effet, parfois,
quelque chose brille quand je pense à moi.
Balint. Et
tes enfants ?
Les vois-tu briller ?
Erzsébet.
Mes filles à leur
mariage. Mon petit garçon à son
baptême. J'ai distribué mes richesses
entre les
trois avant de boire le vin noir. J'étais une
bonne mère, me souvient-il,
lorsqu'une de mes deux filles encore petite avait sa rage de
dents, j'ai
recueilli moi-même de la neige vierge dans un mouchoir de
batiste pour lui
caresser la joue tuméfiée par le mal.
Balint. Ça
ne te rappelle
rien ?
Erzsébet.
Mais si, je viens de te
le dire, la rage de dents de ma petite Katalin.
Balint. Et
les joues
tuméfiées parce que tu les giflais ? Les
joues de tes servantes ? Les
joues striées de rouge ? Les joues qui se fendaient
sous tes bagues ?
Les joues d'où perlait le sang ?
Erzsébet.
Comme tu racontes bien,
continue, n'arrête pas, redis-moi encore, les joues
se fendaient ?
Balint. Quand
c'était les joues.
Erzsébet.
Parce qu'il y avait
plus ?
Balint. Parce
qu'il y avait
plus grave. [Silence.]
Erzsébet.
Pourquoi tu
t'arrêtes ? Accuse-moi, accuse. Leurs
lèvres se fendaient aussi, je les
frappais, n'est-ce pas, mes filles de cuisine, mes femmes de
chambre, je les
punissais, je les punissais jusqu'au sang ? Hier tu
me l'as dit, hier tu
ne t'es pas fait prier.
Balint. Hier,
tu ne t'en
souvenais pas.
Erzsébet.
Peut-on parler de
souvenir quand on ne ressent rien ? Quand une image sans
conscience vous
traverse l'esprit telle une ombre, sans peser le poids
d'une poussière ?
Quand c'est toi qui racontes, je sens le poids de tes mots.
Balint.
Et tu me crois.
Erzsébet.
Non, je doute.
Balint.
Mais tu admets avoir été
sévère.
Erzsébet.
Il me semblait avoir été
juste.
Balint. Tu
punissais les fautes
légères avec trop de dureté.
Erzsébet.
Je voulais améliorer le
monde dont j'avais la charge. Chasser les mensonges, les
à-peu-près, les
manquements. Le vol ! Nos hommes étaient
à la guerre, mon mari était
déjà
tombé mort, et ces femmes continuaient leur froufroutante
existence pitoyable,
en cousant mal, en repassant mal, en me coiffant mal, en chantant mal,
en
parlant mal, en rougissant si ma main les effleurait… La
parole seule ne suffit
pas pour endiguer tant de médiocrité.
Balint.
Mais tu les battais à
mort !
Erzsébet.
Raconte alors. Raconte.
Raconte-moi.
Balint. Mais
je ne sais que ce que
tu m'as dit toi-même. Quand ta prière
était encore…
Erzsébet.
Ecoute-moi ?
Balint. Ecoute-moi.
Tu te tordais
les mains, je m'en souviens.
Erzsébet.
J'étais une prisonnière
novice, une jeune prisonnière. C'est
l'espérance qui m'avait rajeunie. Je ne
devais pas être si coupable que ça, avec tant
d'espoir ? L'espoir n'est-il
pas signe de pureté ? Comme à quinze
ans, jour de mon mariage, à cinquante
ans, jour de mon emmurement, j'ai conçu une si
grande espérance.
Balint.
Parce que, selon toi, les
assassins n'espèrent pas ?
L'espoir est juste une sorte d'appétit.
On en
veut. Et on en veut encore. Encore plus.
Erzsébet.
Quoi ?
Balint.
Vivre.
*
Balint parle,
après chaque
assertion, Erzsébet pousse un cri, parfois c'est
un Non !
−
Comtesse Erzsébet
Báthory, veuve Nádasdy, pendant les noces de ta
fille, tu as torturé puis battu
à mort deux jeunes vierges parce qu'elles avaient
goûté le gâteau de mariage.
On t'a vue battre avec un fouet d'épines
une jeune fille en plein hiver que tu
as ensuite immergée dans l'eau froide et
habillée avec du linge mouillé. Un
jour d'été, on t'a vue couper
la peau d'une fille avec des ciseaux partout sur
le corps avant de la coucher dans un lit d'orties
brûlantes puis de l'achever
avec des coups. Tu as traversé une ville avec deux filles
dont les mains
étaient brûlées et qui ne pouvaient
monter dans ton carrosse tellement elles
étaient faibles, tellement elles avaient mal, elles ne
pouvaient pas
s'accrocher avec leurs mains brûlées. Un
homme venu travailler au château a vu
une fille dénudée attachée par une
chaîne au pied d'une table. Tu as tué
dix
filles à la fois, tu les as mises deux par deux dans le
même cercueil. Tu as
laissé mourir de faim des filles enfermées dans
ta chambre, puis quand elles
étaient mortes, tu leur as fait porter de la nourriture pour
faire croire
qu'elles étaient encore en vie.
*
Erzsébet.
Je nourris les mortes,
j'affame les vivantes. Mais donc c'est la mort que
je nourris en lui donnant ce
qu'il y a de plus vivant : une jeune
fille ? Elle-même bientôt prête
à donner la vie ? Je voue à la mort des
vies à venir. Si c'est vrai. Mais
est-ce vrai ?
*
Erzsébet. Viens ici.
Première
jeune fille. Madame ?
Erzsébet
(off). Je
l'ai
tenue par le menton, j'ai levé son visage vers moi. (In.) Dis-moi
ce que tu voudrais le plus fort.
Première
jeune fille. Je ne sais
pas, madame.
Erzsébet.
Tu ne sais pas ou tu
n'oses pas ?
Première
jeune fille. Je sais pas.
Erzsébet.
Quoi ?
Première
jeune fille. Entre quoi
et quoi choisir.
Erzsébet.
Mais parmi mes
vêtements, mes parures, si tu veux, parmi mes
chevaux…
Première
jeune fille. Parmi vos
chevaux. Le noir qui s'appelle Sanguin.
Erzsébet.
Tu ne sais pas monter.
Première
jeune fille. Si, ça, je
sais.
Erzsébet.
C'est plus facile que
parler, n'est-ce pas ?
Première
jeune fille. Ça va plus
loin.
Erzsébet.
Mais dis-donc, tu sais
même bien parler quand tu veux. Et bien penser. Un cheval
ça va plus loin
qu'une phrase, tu crois ?
Première
jeune fille. Je crois.
Erzsébet.
Et si je te parle d'un
autre royaume ? Du ciel ?
Première
jeune fille. Ça, je ne
sais pas. Je peux avoir le cheval ?
Erzsébet.
Sanguin ?
Première
jeune fille. Oui. Çui-là.
*
Erzsébet.
Comment pousser la porte ? Il
n'y a pas de porte. M'écorcher les
ongles sur les pierres. Les ruisseaux dissolvent les pierres, pas les
larmes.
On m'a dissoute dans l'obscurité, dans
mon essence secrète. Cesse d'agir. Cesse
de régner. Cesse de régenter. Cesse de faire mal.
Mais toute action, quelle
qu'elle soit, comporte le mal, agir, c'est blesser,
agir, c'est écorcher la
surface, agir, c'est changer, changer c'est
violenter, elles étaient endormies
dans leur douce innocence, oh mais si non la vieillesse mais la
jeunesse était
un masque ? Et l'âge vous arrache masque
après masque, et sous votre belle
peau, sous le velours, il n'y pas tout de suite les os, mais
d'abord quelque
chose de plus hideux, de plus absurde, ce que vous pouvez sur cette
terre
atteindre de mieux : un âge avancé. Ma
mère est morte jeune, mon père est
mort jeune, mon époux est mort jeune, la mère de
feu mon époux est morte jeune,
le père de mon époux est mort jeune, pourquoi
voudrais-je, moi, rester,
persévérer ? Je suis prête
à mourir, apportez donc un verre de poison,
s'il est noir, je le bois, s'il est vert,
s'il est marron, s'il est rouge comme
le sang et brûlant comme le feu, je le bois, quitte
à prendre feu, quitte à
m'écrouler et me tordre de douleur.
Assez ! Une semaine de souffrance et
puis c'est fini, et doux me seront les rêves en
enfer.
*
Erzsébet.
Osez. Osez. Osez mettre
une pierre de plus.
Premier
maçon. Madame, on doit le
faire.
Erzsébet.
Qui vous paye ?
Premier
maçon. Personne. On m'a
donné un ordre et on ne me donne rien d'autre.
Deuxième
maçon. A moi non plus.
Que l'ordre d'élever ce mur avec ces
pierres-là.
*
Erzsébet.
Mourir lentement,
mêlée à la pierre froide, plus dure
qu'un cercueil.
Un peu manger, un peu écrire, beaucoup penser. Les
accusations les plus
sauvages et personne ne m'entend pour me défendre.
Une année entière,
j'espérais
mon procès, pouvoir répondre. Rien
n'épuise autant qu'espérer
chaque jour.
Qu'on me condamne ou m'acquitte, mais
qu'on ne m'oublie pas au fond d'un
cachot. Je vais finir par croire ce qu'on me reproche. Dans
cette solitude, ces
crimes, je les ferai miens. Ces crimes irréels, qui sont les
seuls événements
de mes pensées.
*
Balint
continue les
accusations, ponctuées
des cris
d'Erzsébet. Les plus
modérés disent que tu as tué
quatre-vingts parmi tes
servantes. Tu aimais à piquer leur nez, leurs
lèvres, leurs doigts avec une
aiguille. Tu leur as transpercé les lèvres avec
une épingle pour qu'elles
ferment la bouche. Tu les as ligotées tellement
serrées que du sang suintait
sous les cordes. Tu les as obligées à se
dévêtir et travailler toutes nues
devant toi. Tu leur as cassé les os de la main et tu leur
criais dessus :
« Couds maintenant,
putain ! » Mais leurs mains endolories ne
pouvaient tenir une aiguille. Tu disais à tes
hommes : « Voyez comme
elles désobéissent, je dois les punir, ces
putains qui refusent de
coudre ». Tu prenais l'aiguille
à broder d'une fille, et tu lui as
enfoncé
l'aiguille sous l'ongle. Avec ses petits ciseaux tu
lui as découpé la peau du
bras jusqu'à l'épaule.
Certaines restaient enfermées sans vêtement sans
nourriture sans boisson et si une lâchait ses urines, une
autre tenait le creux
de sa main dessous pour avoir de quoi boire. Tu avais une servante qui
devait
marcher à côté de ton carrosse le buste
nu et donner le sein à une lourde bûche
comme si le bois était son nouveau-né. Aussi loin
que tes voyages te portaient,
dans tous tes châteaux, dans tous tes hôtels, tu
avais aménagé une chambre de
torture pour te repaître de la souffrance. Tu as mis du
papier huilé entre les
doigts de tes filles et tu as mis le feu. Tu as appuyé le
fer à friser sur leur
ventre jusqu'à ce que la peau se mette
à fumer. Tu as enfoncé le fer chauffé
dans leur sexe. Tu aimais frapper leur poitrine de tes propres mains.
Une fille
t'a volé un ruban, tu as fait chauffer une
clé sur le feu et tu lui as dit :
« Mais prends ! Prends donc cette
clé, va ouvrir mon coffret, putain,
sers-toi ! »
*
Erzsébet.
On dit aussi que des heures
durant je priais, non pas Dieu, mais mon
propre miroir. Le regard pas plus haut que mon regard, je ne voulais
pas lire
dans le ciel, je voulais lire en moi-même. Fixement. Sans
bouger. Sans un
souffle pour ne pas troubler cette image que je ne comprenais pas. Le
miroir
est un écran – pas un écrin.
C'est un obstacle. C'est un obstacle
qu'on place
entre soi et l'espoir. Si
je me piquais
à moi-même le nez, si je me cousais les
lèvres ? Quand je me vois, est-ce
pour autant que je vois en moi ? Comme le miroir
arrête mon regard.
Pourtant, il semble l'absorber.
L'extérieur devient intérieur dans le
miroir.
Il devient prière. Je ne sens rien. On m'a
laissé un miroir mais pas la
lumière. Qu'est-ce un miroir sans
lumière ? Comme une planche du bois de
mon cercueil. La planche que regarderont mes yeux aux iris verts, qui
n'ont
jamais été de cette couleur, sauf dans la mort,
remplis d'humides moisissures.
*
Erzsébet.
Tu veux que je l'avale
tout de suite ?
Premier
maçon. Ça peut attendre.
J'ai tout mon temps.
Erzsébet.
Tant mieux. Je n'ai pas
soif.
Premier
maçon. Ça se boit sans
soif, madame. On a mis le poison dans un peu de vin.
Erzsébet.
Pourquoi
maintenant ?
Premier
maçon. Tu as fait une
donation de tout ce qui t'appartenait. Tu n'es plus
riche.
Erzsébet.
J'ai été
immensément
riche. J'avais un oncle qui était roi.
Premier
maçon. Ton oncle est mort.
Erzsébet.
J'ai un neveu qui est roi.
Premier
maçon. Il vient de mourir.
Erzsébet.
C'est donc ça. Plus
personne ne me protège.
Premier
maçon. Même pas un
geôlier, il est parti.
Erzsébet.
Alors qui es-tu ?
Premier
maçon. Un maçon. Je
casserai ce mur quand tu auras cessé de respirer.
Erzsébet.
Parce que mon souffle
est si dangereux qu'il faut des murs de pierre pour le
contenir ? Je ne
crie même pas.
Premier
maçon. Quand tu dors, tu
cries. C'est ton esprit qu'il fallait enfermer.
Erzsébet.
Ah, je vois qui tu es.
Je reconnais ta voix. Tu étais déjà
là il y a trois ans et huit mois. Ce mur
que tu veux casser maintenant, tu l'as
élevé.
Premier
maçon. On était deux à
faire l'ouvrage.
*
Erzsébet.
Cette lente
décapitation qui vous fait perdre la tête par
petits
morceaux… Cheveu
après cheveu,
souvenir après souvenir, idée après
idée. La solitude. Mourir d'être seule.
On
a pourtant dit que je n'étais pas humaine, louve
et vautour. La tête
s'en va par lambeaux, par
flambeaux de pensées, par flambées de tourment,
qui ternissent mes cheveux
jusqu'au gris, jusqu'au blanc, jusqu'aux
cendres.
*
Balint. Tu
les aimais donc ?
Erzsébet.
Beaucoup. Je les
cajolais, je leur donnais mes jupons, ce que j'avais
de plus beau, je
pouvais le jeter tout à coup à une paysanne.
Balint. Mais
ensuite, quand elles
mettaient ces robes, tu te voyais ? Tu te voyais rajeunie,
embellie, aller
fièrement sous le soleil, lever le menton, marcher non pas
dans tes beaux
souliers mais dans des sabots encrottés et pourtant,
c'était toi. Tu pouvais te
reconnaître au velours du gilet, à la broderie de
la chemise, c'était toi à
n'en pas douter.
Erzsébet.
Mon époux
m'observait du ciel. Il ne voyait pas que
c'était une pauvre lingère, ma robe
à
nouveau l'a ébloui comme au temps de nos
fiançailles.
Balint. Et
tu as tiré plaisir du
regard d'un mort ? Le regard que tu lui
prêtais ? Ou bien voulais-tu
que personne ne te voie, plus jamais ?
Erzsébet.
Si tu crois que
j'ai désiré ce cachot. Demeurer sans
lumière, sans une lueur.
Balint. De
la lumière, je t'en
apporte avec tes lettres.
Erzsébet.
C'est vrai. Ces
rares lettres sont des petites lampes, comme le corps des lampyres,
allumé par
l'amour.
Balint. Tu
y penses encore, à
l'amour, aux corps d'amour.
Erzsébet.
Comment oses-tu me
parler ainsi ?
*
Erzsébet.
Ne m'accusez pas,
je m'accuse assez. Pas de crimes mais d'oubli,
j'aimerais revoir leur visage. Voulez-vous que je vous dise
combien je les
aime ? Combien j'aime leur chevelure, cette
coulée lisse ou bien bouclée
comme la laine de mes brebis ? D'où vient
cette abondance qui est toi et
pas toi, ma fille ? J'y mêle les doigts,
que je tourne lentement pour
enrouler tes pensées autour d'un voluptueux oubli.
Tu crois entrer en mes
faveurs ultimes. Mais soudain j'appelle une autre
fille : coiffe-la !
Sa tignasse pouilleuse, tresse-la ! Serre ! Serre
plus fort !
Agiles comme des vipères, ses cheveux, mords-lui les
oreilles. La goutte de
sang laisse un petit cercle rouge. Le corsage plein de larmes se
sèche. Le
corsage plein de sang reste longtemps poisseux, et après,
comme une montagne,
il est plissé, rigide, comme empesé de douleur.
*
Erzsébet.
Ha ! C'est
facile ! Vous êtes hors les murs, et moi, doublement
à l'intérieur. Cette
chambre de pierre et ce corps de marbre. Je me touche la poitrine, elle
est
froide comme un tombeau. L'air que j'inspire est
trop silencieux. Dans mes
veines coule la solitude. C'est une rivière aux
eaux sombres, qui roulent vers
la mort. Bouchez-vous les oreilles, mes gardes. Je vais crier comme
elles ont
crié. Je veux m'en souvenir. Je veux
m'en repaître. Je veux entendre ma
mémoire. A-ah ! [D'abord un cri
rauque et impuissant.] Ce n'est pas
avec cette voix sans force que je vais repeindre en rouge la
pénombre de cette
geôle. Aah-aah ! [Cri terrible.]
Vous êtes donc revenues à la vie
pour me remontrer le spectacle unique de votre si belle mort.
Aah ! Criez,
pleurez, saignez.
Une fille de
cuisine. Madame, on
vous apporte votre repas. Calmez-vous.
*
Erzsébet.
J'entends la voix
de toutes ces filles mortes comme si dans mes
oreilles étaient emplies de la terre fraîchement
remuée d'un cimetière. Il y a
les saisons de mes crimes. Au printemps, les orties, en
été, le miel et les
insectes, en hiver, l'eau glacée, en automne, les
clés chauffées, les fers
rouges, des années entières de tortures. Mais si
j'ai roulé leurs corps blessés
dans un tapis d'orties, n'était-ce pas
pour leur chercher un soulagement dans
le feu vif, frais et vert. Je les enduisais de miel, les insectes les
dévoraient, mais moi, je n'y ai plus
touché après !
N'étais-je pas humble
en les offrant au plus petit ? Jusqu'à
quand, dans l'eau glacée, peut
encore bouillir la chaleur du sang ? Elles criaient. Elles
criaient et je
les entendais et je les sentais, le cri est le plus court chemin pour
comprendre l'autre.
*
Erzsébet.
Dis-moi, vieille
sorcière, qu'est-ce qui m'oblige
à faire mal ?
Une vieille
sorciere. Un
désir ?
Erzsébet.
C'est plus fort
qu'un désir.
La vieille
sorciere. Un désir
impérieux, une possession, une folie !
Erzsébet.
Me sentir plus
forte que le désir, me sentir plus forte que la vague qui
m'emporte, parce que
je me sens disparaître, je me sens
emporter, je me sens
n'être rien d'autre que l'acte
et l'observance de l'acte.
*
Erzsébet.
Ouvrir l'autre.
Par un tout petit minuscule trou, la pointe d'une
épingle.
Et la grosse goutte rouge va sortir. Nous sommes plus à
l'intérieur qu'à
l'extérieur. Ou bien alors je brûle
l'enveloppe. Je brûle la peau. Je fais mal.
Et je l'enlaidis, je l'amoche, je la
détraque, je l'avilis. Je la change.
*
Erzsébet.
Même quand les
peaux se touchent, on ne ressent pas autant l'autre que quand
l'autre a mal.
Ses soupirs moins que ses cris vous arrivent-ils à
l'oreille. Moi, leurs cris
me sont tombés directement dans le cœur. Puits
profond qui a soif, voilà ce
qu'était mon cœur, sombre et froid.
Alors, pourquoi me reprochez-vous de
vouloir le remplir avec l'eau fraîche
qu'est la voix de ces jeunes femmes qui
veulent vivre ? Qui veulent vivre mais me supplient de les
achever ?
Je les pousse, je les pousse dans le puits sans fond de mon
cœur malade. Je
vous aime, mes belles, mes fraîches, mes chaudes servantes,
je suis votre
obligée.
*
Erzsébet.
La beauté va au
ciel, à la lumière. Nulle beauté dans
les ténèbres, nul
visible. Que cet air humide que j'essaye de caresser de la
paume de mes mains.
Je n'ai jamais, jamais été seule avant.
*
Erzsébet.
La mort et non pas toi
m'apportera mon prochain repas. Mange, me dira-t-elle, mange
de la terre et la
terre aussi te mangera, mais peut-être pas, car tu ne
l'as que trop déjà nourrie,
tu lui as donné tellement de corps, et des plus jeunes que
toi, des plus
tendres, de la belle et bonne nourriture.
Balint. Ne
parle pas ainsi, c'est
péché.
Erzsébet.
Je suis plus loin que le
péché, et de tout péché
n'est-elle pas exempte, celle qu'on
empêche par la
force de pécher ?
Balint. En
pensée, tu peux pécher,
comme tu peux te repentir.
Erzsébet.
Tu n'es qu'un paysan et
tu te prends pour un pasteur. Suis-je une telle pécheresse
qu'un paysan se
sente prédicateur à mes
côtés ? Comme le
côté sombre fait rejaillir le
côté lumineux si on les rapproche et compare.
Balint. Je
ne me compare pas à
vous. Il y a aussi ce mur et toutes vos richesses passées
qui nous séparent
plus encore que dix murs de cette importance.
Erzsébet.
C'est moi qui suis du côté
intérieur du mur. Le présent compte si peu que je
fais les cent pas dans mon
passé.
*
Erzsébet.
L'irrémédiable
beauté du péché.
L'incomparable
séduction de la mort.
Deuxième
jeune fille. Une
histoire telle que nos songes
Vont
perdre leur blanche innocence
Et
nos insomnies
se teindre de sang
Et
d'une
noirceur de terreur
*
Erzsébet.
Tu ne peux pas avoir un
cheval, tu peux avoir un bracelet.
Première
jeune fille. Un
bracelet ?
Erzsébet.
Celui que tu veux.
Première
jeune fille. Avec le
rubis ? Il est tellement beau.
Erzsébet.
Ou bien un jupon.
Première jeune fille vraiment
déçue.
Oh.
Erzsébet.
Qu'est-ce que tu
as ? Tu n'as pas été une bonne
fille ? Tu ne mérites aucune
récompense ?
Première
jeune fille. Si.
Erzsébet.
Quelle audace. Dis-moi
donc ce que tu as fait de si méritant.
Première
jeune fille. Je saurais
pas le dire.
Erzsébet.
Je vais te le dire moi.
Tu m'as volé un ruban.
Première
jeune fille. Madame, je
n'ai jamais volé.
Erzsébet.
Mais tu rougis.
Première
jeune fille. Il fait
noir, madame. Vous voyez ma face dans le noir ?
Erzsébet.
Elle est si blanche,
elle éclaire.
Première
jeune fille. Elle n'est
donc pas rouge ?
Erzsébet
la gifle. Je la
fais rouge, et bleue, et noire. Insolente !
Insolente ! Avec sa
figure blanche ! Sa peau de pêche ! Sa peau
de lune ! Sa peau de
voleuse ! Voleuse ! Voleuse ! Mais tu me
voles !
*
Erzsébet.
Telle une reine, puissante,
riche et solitaire. Faire mon testament, me
remémorer jusqu'au dernier objet et les
éparpiller comme des cendres. Nous
voulions faire des rois avec notre or et nos trésors qui
conspiraient, jaunes
et luisants, pour faire briller l'avenir sombre.
*
Balint.
Ne pleurez pas, madame.
Erzsébet.
J'étais forte, je suis
faible.
Balint.
Non, madame, vous mourez
avec courage.
Erzsébet.
On n'a pas besoin de
courage quand on a le pouvoir. Et qu'a-t-on besoin de
mourir ?
Balint.
Le poison.
Erzsébet. Je
n'en suis même pas sûre.
Balint.
Vous l'avez bu.
Erzsébet. Sans doute.
La vraie raison, tu ne comprendrais pas.
Balint.
Dites-moi.
Erzsébet. Tu te souviens,
j'ai signé mes dernières
volontés.
Balint.
Tu as tout donné à tes
enfants, qui ne le ferait pas ?
Erzsébet. C'est
le temps qui donne tout aux enfants et aux enfants
des enfants.
Balint.
Deux de mes enfants sont
morts en bas âge, madame.
Erzsébet.
Mais moi aussi, j'ai
perdu un enfant. Un fils. Qui donne la vie, donne la mort, dans
l'ordre ou dans
le désordre, c'est toute la différence.
Ce qui est inéluctable arrive de toute
façon. Comme le buvard que j'ai pressé
sur l'encre de mon testament, ma peau a
absorbé le temps et reflète sa signature
à l'envers : ce qui était
jeunesse est devenu vieillesse.
Balint.
On mettra le miroir sous
ta bouche, pas sous tes yeux. Pour voir si tu vis et non si tu es bien
coiffée
ou pas.
Erzsébet. Mets-moi du
papier huilé entre les doigts, mets-y le feu,
pour voir si je suis morte. Enfonce-moi une aiguille sous mes ongles.
Qui mieux
que la douleur atteste de la vie ?
Balint.
Je me contenterai de
mettre le miroir sous ta bouche.
Erzsébet.
Raconte-moi. Raconte-moi
une dernière fois tout ce que j'ai fait.
Balint. J'aime
autant que tu sois
morte.
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